Dans un contexte marqué par une exposition croissante aux risques climatiques, une urbanisation rapide et des besoins accrus en protection des populations et des économies, le marché africain de l’assurance joue un rôle central dans le renforcement de la résilience du continent.
C’est dans cette dynamique de transformation que l’Organisation des Assurances Africaines (OAA) s’impose comme une institution de référence en matière de coordination et de développement du marché. Elle contribue à l’harmonisation des cadres réglementaires, au partage des bonnes pratiques et au renforcement des capacités des acteurs du secteur, favorisant ainsi une meilleure pénétration de l’assurance.
Dans un entretien accordé à Atlas Magazine, Jean Baptiste Ntukamazina, Secrétaire Général de l’OAA, revient sur les missions de l’organisation ainsi que sur ses initiatives en matière de renforcement des compétences, d’innovation et de développement de solutions face aux risques émergents. Il analyse également les principaux défis structurels du secteur et les leviers mobilisés par l’OAA pour soutenir sa transformation à l’échelle du continent.
Atlas Magazine : Créée en 1972, l’OAA souffre d’un manque de visibilité. Pourriez-vous résumer en quelques lignes les rôles et missions de l’organisation ?
J. B. Ntukamazina : Créée en 1972, l’OAA a pour mission principale de promouvoir le développement d’un secteur des assurances solide, inclusif et durable en Afrique. Elle agit comme une plateforme panafricaine de coopération, de représentation et de coordination entre les acteurs du marché.
Ses missions s’articulent autour de six piliers : le plaidoyer, le renforcement des capacités, la recherche, la formation, l’organisation d’événements et le renforcement de la réputation du secteur.
L’OAA ne manque pas de visibilité comme telle. Au fait, certaines associations régionales nées après elle ont depuis imité les mêmes objectifs que l’OAA.
Pour l’instant nous nous efforçons de faire les choses différemment notamment en créant plus de valeur pour nos membres. Il suffit de consulter les thèmes de nos conférences et les sujets de recherche pour s’en rendre compte.
Les projets en cours, les programmes de formation et les politiques de renforcement des capacités parlent d’eux-mêmes.
Atlas Magazine : L’OAA représente le secteur africain des assurances au niveau international. De quels leviers dispose-t-elle pour consolider sa position auprès des autorités publiques et des partenaires internationaux ?
J. B. Ntukamazina : L’OAA s’appuie sur plusieurs leviers clés :
- des partenariats stratégiques avec des institutions comme le PNUD, la BAD, ou la ZLECAf,
- l’organisation d’évènements parallèles de nos partenaires pendant nos conférences annuelles,
- une représentation inclusive du marché africain dans les forums internationaux,
- l’organisation de tables rondes avec les régulateurs et les décideurs,
- le développement de projets structurants (ex : base de données continentale, programmes de formation etc.).
Ces actions renforcent sa crédibilité et son rôle d’interlocuteur privilégié.
Atlas Magazine : L’Afrique des assurances est très fragmentée (Zone CIMA, COMESA, Afrique Anglophone, Afrique Francophone, Afrique du Nord). Quelles sont les actions entreprises par l’OAA pour intégrer les différences et réaliser une certaine harmonisation du marché continental : adoption de textes réglementaires communs, utilisation de standards et normes communes, mise en place d’organismes communs (formation, base de données, …) ?
J. B. Ntukamazina : L’OAA joue un rôle d’intégrateur dans un marché fragmenté :
- collaboration avec la ZLECAf pour harmoniser les cadres réglementaires. Une étude de faisabilité pour une intégration harmonieuse de l’assurance est en cours,
- organisation de dialogues réguliers entre régulateurs et aussi avec des acteurs clés,
- développement de standards communs (ex : tables de mortalité, programmes de certification). Des projets dans ce sens sont déjà en cours. L‘objectif est de livrer les résultats aux membres,
- initiatives de mutualisation comme les pools d’assurance inclusive,
- l’OAA est l’organe panafricain d’excellence pouvant parler d’une seule voix pour l’assurance continentale.
Atlas Magazine : Le fait de ne pas être une autorité supranationale, c’est-à-dire une autorité avec un véritable pouvoir décisionnel, constitue-t-il un frein au développement de vos activités ?
J. B. Ntukamazina : Ce n’est pas un frein majeur. Au contraire, cela permet à l’OAA de jouer un rôle de facilitateur neutre et fédérateur.
Son influence repose davantage sur :
- le mandat des acteurs du marché,
- le plaidoyer,
- la production de connaissances,
- la mobilisation collective.
Dans un continent aussi diversifié, cette approche est souvent plus efficace qu’une autorité centralisée. Donner un pouvoir décisionnel à l’OAA changerait sa nature et sa mission.
Atlas Magazine : L’Afrique souffre d’un grand déficit de compétences techniques. Que comptez-vous faire dans ce domaine pour assister les assureurs dans la formation des cadres ?
J. B. Ntukamazina : L’OAA en a fait une priorité stratégique :
- lancement de certifications spécialisées (leadership, assurance agricole, etc.)
- développement de programmes de formation continue,
- mise en place de bourses en actuariat,
- partenariats avec des institutions internationales.
L’ambition est de créer un écosystème de compétences durable.
Nous envisageons de créer un centre de formation de l’OAA. Initialement, le Soudan avait même offert un terrain et des facilités administratives pour la création effective de ce Centre. Malheureusement la guerre en a décidé autrement. Mais le projet n’est pas abandonné.
Atlas Magazine : En Afrique, certaines activités d’assurance restent embryonnaires, c’est le cas en particulier de l’assurance agricole, de la micro-assurance, auxquelles s’ajoutent les risques nouveaux comme les catastrophes naturelles, la cybercriminalité, les pandémies, les risques socio-politiques. Quelles actions comptez-vous initier pour répondre aux besoins des marchés ?
J. B. Ntukamazina : L’OAA agit sur plusieurs fronts :
- promotion de l’assurance agricole et de la micro-assurance. Un partenariat de formation en assurance agricole est en cours. La première phase de séminaires a été organisée à Abidjan et Kigali. Très bientôt nous commencerons la deuxième phase,
- délivrance des formations technique pour les cadres en assurance (séminaire, webinaire, atelier, etc.),
- soutien à l’assurance inclusive via le groupe de travail dédiés à l’assurance inclusive en partenariat avec OIT et le MiN,
- développement de solutions face aux risques émergents (climat, cyber, pandémies) via notre centre des risques catastrophique (CARC). Nos récentes conférences annuelles ont largement débattu sur les risques climatiques, les catastrophes naturelles, la sécurité alimentaire, l’impact de la guerre et la dette excessive de nos pays. Beaucoup de rapports existent sur nos sites web,
- partenariats avec des acteurs publics et privés pour co-développer des solutions.
L’approche est pragmatique et orientée impact.
Atlas Magazine : Dans un contexte marqué par le manque de données fiables, quels sont les principaux obstacles que vous rencontrez dans la mise en place du référentiel des données pour l’assurance africaine (AIDR) ?
J. B. Ntukamazina : Les principaux obstacles sont :
- l’accessibilité de données fiables et harmonisées,
- la réticence de certains acteurs à partager leurs données,
- les disparités réglementaires,
- les capacités techniques limitées,
- le coût élevé.
Atlas Magazine : Comparé au nombre total de sociétés d’assurance opérant en Afrique (de l’ordre de 1300), le nombre d’adhérents à l’OAA reste faible. Comment expliquez-vous cette situation ?
J. B. Ntukamazina : Plusieurs facteurs expliquent cela :
- une perception encore limitée de la valeur ajoutée,
- des contraintes financières pour certaines compagnies,
- problème de double ou triple adhésion avec plusieurs acteurs déjà abonnés au niveau national et régional.
L’OAA travaille à renforcer son attractivité via :
- des services à forte valeur ajoutée,
- une meilleure communication.
Avec des projets concrets et mesurables, la nouvelle approche montre déjà ses résultats. Mais la nouvelle politique de ne garder que les membres actifs qui remplissent leurs obligations a pour conséquence d’exclure régulièrement des membres. Ce qui réduit le nombre de membres.
Atlas Magazine : Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui freinent le développement du marché africain de l’assurance : capitalisation, compétences, réglementation, taille des marchés, …?
J. B. Ntukamazina : Les principaux freins sont :
- l’assurance est mal connue,
- le manque de volonté politique réelle incitant les populations à s’assurer,
- la faible pénétration liée aux niveaux de revenus et d’éducation sur les assurances,
- le déficit de confiance dans l’assurance,
- le manque de produits d’assurances adaptés aux besoins des populations,
- la fragmentation réglementaire,
- l’insuffisance de capital dans certains marchés.
Mais ces défis représentent aussi des opportunités de transformation.
Atlas Magazine : Comment compte procéder l’OAA pour accompagner l’actuelle transformation du secteur des assurances vers les technologies nouvelles (insurtech, intelligence artificielle, digitalisation, …) ?
J. B. Ntukamazina : L’OAA compte accompagner cette transition via :
- des formations sur l’insurtech et l’intelligence artificielle. Par exemple, notre prochain forum de la réassurance en octobre sera consacré à l’intelligence artificielle,
- des partenariats avec des acteurs technologiques,
- l’intégration du digital dans ses évènements,
- la production de recherches sur les tendances technologiques.
L’objectif est de faire de la technologie un levier d’inclusion et d’efficacité pour une meilleure productivité et la croissance.
Atlas Magazine : Pensez-vous qu’il faille revoir les structures de l’OAA et son mode de fonctionnement pour en faire le véritable moteur de transformation du marché africain de l’assurance (pouvoir décisionnel, durabilité des organes de décision…) ?
J. B. Ntukamazina : Une évolution est nécessaire, mais elle doit rester équilibrée.
L’OAA peut renforcer :
- la continuité de ses organes de décision,
- l’efficacité de sa gouvernance,
- son agilité opérationnelle,
- le renforcement de ses moyens financiers.
Toute réforme doit préserver son rôle de plateforme inclusive et consensuelle.
Comme dans d’autres organisations continentales, une prise de conscience collective et un engagement responsable pour une meilleure efficacité sont nécessaires.
Atlas Magazine : L’OAA compte plusieurs comités techniques. Quelle est leur contribution au développement du marché africain de l’assurance ?
J. B. Ntukamazina : Les comités techniques sont essentiels.
- Ils produisent des analyses sectorielles approfondies,
- Ils contribuent à l’élaboration de recommandations stratégiques,
- Ils soutiennent la mise en œuvre des projets (formation, recherche, innovation),
- Ils constituent le moteur intellectuel et technique de l’OAA.
Les différents rapports de ces comites sont disponibles sur notre site web.




